Je l’ai dit et redit à satiété ici: le discours dominant encore aujourd’hui sur le français québécois se construit sur deux idées fondamentales qui n’ont guère changé depuis le milieu du 19e siècle. D’une part, le français québécois est envahi par des anglicismes qu’il faut extirper d’un corps malade. Et d’autre part, le français québécois est inférieur au français hexagonal et devrait se rapprocher de ce dernier en éliminant les régionalismes qui nuisent à la compréhension internationale.
Que ce soit à l’Office québécois de la langue française, au dictionnaire Franqus, ou à Radio-Canada sous la direction de Guy Bertrand, l’Ayatollah de la langue, le discours va essentiellement dans ce sens. Je dois cependant dire que les auteurs modernes sont plus tolérants que leurs prédécesseurs et adoptent un langage plus nuancé surtout pour ne pas heurter les sensibilités québécoises au sujet de la prétendue supériorité du français européen.
Tout cela explique pourquoi en matière d’édition sur la langue, les ouvrages que l’on trouve dans le rayon français québécois des grandes librairies se divisent essentiellement en trois grandes catégories: recueils d’anglicismes, ouvrages de correction et recueils d’expressions québécoises.
C’est dans cette lignée qu’il faut situer deux ouvrages récents (2010) du professeur Jean Forest de l’Université de Sherbrooke: Le grand glossaire des anglicismes et Le grand glossaire du français de France. Mots et expressions qui font défaut au français québécois.
Tout le monde aura compris le contenu de ces deux ouvrages. Le plus remarquable, à mon avis, est le sous-titre du deuxième ouvrage: mots et expressions qui font défaut au français québécois. Mais attention ! Il ne s’agit pas de mots ou expressions pour lesquels les Québécois n’ont pas d’équivalents. Mais que non. C’est que les équivalents québécois ne sont pas bons. Voici une description de l’organisation de l’ouvrage :
Le contenu du glossaire est présenté en trois colonnes : la première présente un mot français peu usité chez nous, la deuxième offre la traduction anglaise et la troisième l’expression québécoise généralement employée pour exprimer cette idée. Ainsi, par exemple, on trouvera le mot français «brocanteur», puis sa traduction anglaise «bric-a-brac trader», enfin le mot québécois «antiquaire». Il en va de même pour 14 000 entrées.
http://www.usherbrooke.ca/flsh/accueil/nouvelles/nouvelles-details/article/12825/
Personne n’est dupe. On aura compris que "brocanteur" est supérieur à "antiquaire." Il s’agit, sous un titre original et une organisation moderne, d’un millésime récent d’un de nos bons vieux "corrigeons-nous" dont l’apothéose, à mon avis, reste l’ouvrage de Gérard Dagenais, Le dictionnaire des difficultés de la langue française au Canada.
Enfin, comme on constate souvent dans ce discours sur la supériorité du français de France, le grand pourfendeur de l’anglicisme au Québec trouve moyen de justifier les anglicismes du français européen. Voici ce qu’en dit le professeur Forest dans l’article cité:
Et que pense Jean Forest de l’usage de plus en plus répandu de mots anglais en France? «Cela s’explique très simplement, répond-il d’emblée. Aurait-on idée de traduire pizza ou macaroni? Non, il s’agit de plats de la cuisine italienne. Pour les Français, les emprunts de mots anglais suivent la même logique. Quand ils reprennent des concepts américains, ils gardent le nom d’origine, comme le marketing, le management, le fast-food. Ils expriment ainsi les réalités américaines qu’ils ont adoptées. Comme Québécois, cela nous choque puisque nous sommes très sensibles aux anglicismes. Ce que je constate, c’est que les Français ne sont pas en train de s’angliciser, mais de s’américaniser!»
Mais nos cousins ne prennent-ils pas souvent un malin plaisir à préférer le mot anglais quand l’équivalent français existe? «Évidemment, les mots anglais prononcés à la française font vendre… c’est le syndrome de Disneyland!» rigole-t-il.
Voilà, tout y est. Rien de nouveau. Plus ça change…
J’avoue que je prends un malin plaisir à lire ces ouvrages. À mon avis, leur impact sur la langue quotidienne surtout parlée est pratiquement nul, comme c’est le cas de tous ces ouvrages de correction langagière. Mais, comme guide de l’usage québécois, ils sont fort utiles et servent à alimenter cette troisième catégorie d’ouvrages québécois, les recueils d’expressions québécoises.
Comme j’ai évoqué à maintes reprises, il est fascinant de constater que l’anglais nord-américain ne connaît pas ces phénomènes. On dira que l’anglais est une langue dominante et que le français québécois est une langue dominée. Cela est vrai, mais je persiste à dire que cette absence de cette chape de plomb que constituent toute une infrastructure bureaucratique et une superstructure idéologique autour de la correction langagière donne à l’anglais une liberté d’action et une créativité qui facilitent son rayonnement comme langue à vocation universelle.
Publié par s1allard