Sur les mots qui manqueraient au français québécois

13 août 2012

Je l’ai dit et redit à satiété ici: le discours dominant encore aujourd’hui sur le français québécois se construit sur deux idées fondamentales qui n’ont guère changé depuis le milieu du 19e siècle. D’une part, le français québécois est envahi par des anglicismes qu’il faut extirper d’un corps malade. Et d’autre part, le français québécois est inférieur au français hexagonal et devrait se rapprocher de ce dernier en éliminant les régionalismes qui nuisent à la compréhension  internationale.

Que ce soit à l’Office québécois de la langue française, au dictionnaire Franqus, ou à Radio-Canada sous la direction de Guy Bertrand, l’Ayatollah de la langue, le discours va essentiellement dans ce sens.  Je dois cependant dire que les auteurs modernes sont plus tolérants que leurs prédécesseurs et adoptent un langage plus nuancé surtout pour ne pas heurter les sensibilités québécoises au sujet de la prétendue supériorité du français européen.

Tout cela explique pourquoi en matière d’édition sur la langue, les ouvrages que l’on trouve dans le rayon français québécois des grandes librairies  se divisent essentiellement en trois grandes catégories: recueils d’anglicismes, ouvrages de correction et recueils d’expressions québécoises.

C’est dans cette lignée qu’il faut situer deux ouvrages récents (2010)  du professeur Jean Forest de l’Université de Sherbrooke: Le grand glossaire des anglicismes et Le grand glossaire du français de France. Mots et expressions qui font défaut au français québécois.

Tout le monde aura compris le contenu de ces deux ouvrages.  Le plus remarquable, à mon avis, est le sous-titre du deuxième ouvrage: mots et expressions qui font défaut au français québécois.  Mais attention ! Il ne s’agit pas de mots ou expressions pour lesquels les Québécois n’ont pas d’équivalents. Mais que non.  C’est que les équivalents québécois ne sont pas bons.  Voici une description de l’organisation de l’ouvrage :

Le contenu du glossaire est présenté en trois colonnes : la première présente un mot français peu usité chez nous, la deuxième offre la traduction anglaise et la troisième l’expression québécoise généralement employée pour exprimer cette idée. Ainsi, par exemple, on trouvera le mot français «brocanteur», puis sa traduction anglaise «bric-a-brac trader», enfin le mot québécois «antiquaire». Il en va de même pour 14 000 entrées.

http://www.usherbrooke.ca/flsh/accueil/nouvelles/nouvelles-details/article/12825/

Personne n’est dupe. On aura compris que "brocanteur" est supérieur à "antiquaire."  Il s’agit, sous un titre original et une organisation moderne,  d’un millésime récent d’un de nos bons vieux "corrigeons-nous" dont l’apothéose, à mon avis, reste l’ouvrage de Gérard Dagenais, Le dictionnaire des difficultés de la langue française au Canada.

Enfin, comme on constate souvent dans ce discours sur la supériorité du français de France,  le grand pourfendeur de l’anglicisme au Québec trouve moyen de justifier les anglicismes du français européen. Voici ce qu’en dit le professeur Forest dans l’article cité:
Et que pense Jean Forest de l’usage de plus en plus répandu de mots anglais en France? «Cela s’explique très simplement, répond-il d’emblée. Aurait-on idée de traduire pizza ou macaroni? Non, il s’agit de plats de la cuisine italienne. Pour les Français, les emprunts de mots anglais suivent la même logique. Quand ils reprennent des concepts américains, ils gardent le nom d’origine, comme le marketing, le management, le fast-food. Ils expriment ainsi les réalités américaines qu’ils ont adoptées. Comme Québécois, cela nous choque puisque nous sommes très sensibles aux anglicismes. Ce que je constate, c’est que les Français ne sont pas en train de s’angliciser, mais de s’américaniser!»
Mais nos cousins ne prennent-ils pas souvent un malin plaisir à préférer le mot anglais quand l’équivalent français existe? «Évidemment, les mots anglais prononcés à la française font vendre… c’est le syndrome de Disneyland!» rigole-t-il.
Voilà, tout y est. Rien de nouveau. Plus ça change…
J’avoue que je prends un malin plaisir à lire ces ouvrages.  À mon avis, leur impact sur la langue quotidienne surtout parlée est pratiquement nul, comme c’est le cas de tous ces ouvrages de correction langagière. Mais, comme guide de l’usage québécois, ils sont fort utiles et servent à alimenter cette troisième catégorie d’ouvrages québécois, les recueils d’expressions québécoises.
Comme j’ai évoqué à maintes reprises, il est fascinant de constater que l’anglais nord-américain ne connaît pas ces phénomènes.  On dira que l’anglais est une langue dominante et que le français québécois est une langue dominée. Cela est vrai, mais je persiste à dire que cette absence de cette chape de plomb que constituent toute une infrastructure bureaucratique et une superstructure idéologique autour de la correction langagière donne à l’anglais une liberté d’action et une créativité qui facilitent son rayonnement comme langue à vocation universelle.


Trois jeunes, trois discours sur la langue

27 juillet 2012

Le 26 juillet 2012, 18 h 30. Dans la foulée du Forum mondial de la langue française d’il y a quelques semaines, il y avait sur les ondes de Radio-Canada une discussion entre trois jeunes gens (un Québécois, un Français de passage à Montréal et un Français habitant la Belgique) sur leur rapport à la langue dans la vie quotidienne.

(En passant, je note que dans ce genre de débat, on n’invite jamais les Africains dits francophones qui ont d’autres chats à fouetter que de s’inquiéter de l’avenir de la langue française.)

Bon, il était évident que tout le monde a commencé par déclarer son grand amour du français et l’importance de la langue dans sa vie.

À partir de là, les discours ont divergé. Ce qui m’a vraiment sidéré c’étaient combien le jeune chanteur Québécois  avait intériorisé tout ce vieux discours anti-québécois dont j’ai beaucoup parlé dans ces pages. Bon, il n’était pas contre la langue populaire et les mots du terroir, les québécismes, mais l’ennemi c’était l’anglais et surtout l’anglicisation de la structure du français. "Achaler" est bon, mais "marcher sur la rue" est à proscrire. Et tout ça vient de notre situation de petit peuple menacé dans une mer anglophone.

Évidemment,le représentant québécois n’a pas manqué de souligner combien le français était mieux parlé en France où  l’on dit "les prix s’entendent taxes comprises" et non pas "les prix s’entendent taxes incluses", ce dernier cas étant un exemple flagrant de l’anglicisation de ls structure du français québécois.

Quant au jeune comédien français venu au Québec présenter sa pièce satirique. "Top Management",  il a pris soin de se distancier de tout un discours anti-langue populaire, anti-jeunes et anti-banlieue pour ensuite parler du renouvellement du français. Le français n’est pas menacé en France. Les anglicismes qui ne cessent d’étonner les Québécois qui débarquent en France sont des phénomènes de mode. Autrefois on disait "je suis surbooké." Maintenant, on dit "je suis charrette."

Pour le Français travaillant à Bruxelles mais vivant dans une région flamande, le français n’était pas menacé, mais il devait  coexister avec le flamand. Par exemple, l’interviewé apprenait le flamand parce qu’il  n’était pas question d’utiliser le français de manière officielle dans sa région.

Quant à l’anglais et les anglicismes, le point de vue belge était fort intéressant. L’anglais est une langue neutre entre les trois communautés linguistiques (avec la minorité germanophone.) La publicité, par exemple, était souvent en anglais parce que tout le monde pouvait la comprendre.

Trois contextes géopolitiques, trois discours différents. Chez le Québécois, c’est la défense de la langue dans ses structures. L’anglais est l’ennemi.

Chez le français, c’est le renouvellement de la langue par la créativité des jeunes. La présence de l’anglais est un faux problème.

Chez le Belge, c’est la coexistence avec le flamand qui est le problème, si on doit parler de problème. L’anglais est la langue commune.

Rien de très nouveau dans tout cela, mais c’était amusant d’entendre ces discours dans la bouche de trois jeunes. C’est dire que le contexte social est déterminant. Les obsessions québécoises dominantes d’expliquent par notre histoire. L’anglais est au centre de nos préoccupations, et cela se comprend. Mais tout le monde ne partage pas ce point de vue.


Qui a besoin de l’anglais au Québec ?

23 juillet 2012

Je viens d’entendre en anglais sur la CBC une entrevue avec une journaliste québécoise du journal La Presse. Avant-hier c’était au tour d’un grand avocat francophone de parler en anglais de son travail dans une cause célèbre.

Dans ces deux cas, parmi tant d’autres, les interviewés parlaient un anglais impeccable. Il y avait, bien entendu, quelques imperfections bien mineures, surtout dans la prononciation. Mais ce qui m’étonne toujours c’est combien certains francophones s’expriment si bien en anglais alors qu’il est rare d’entendre des anglophones parler un bon français dans les médias francophones.

Bon, on dira que tout cela n’est pas étonnant parce que c’est en quelque sorte le reflet de l’histoire des rapports de force entre les deux langues. C’est vrai, mais il faut se rappeler qu’il existe tout un discours anti-anglais au Québec.

On dénonce à tire l’arigot l’anglicisation de Montréal, l’affichage commercial en anglais, l’utilisation de l’anglais dans la fonction publique, la présence de cadres unilingues anglophones dans les institutions francophones,  l’apprentissage de l’anglais chez les immigrants, le projet d’enseigner l’anglais intensif aux écoliers, etc. Et si une institution universitaire francophone désire donner des cours en anglais, les pages du journal Le Devoir ne manqueront pas de s’enflammer avec les accusations de lèse-majesté contre la langue française.

Il est pourtant vrai que dans certaines couches de la société québécoise francophone l’anglais est non seulement indispensable mais  fort valorisé. On lira dans les pages brûlantes du Devoir les gens dénoncer les dangers de l’anglicisation et en même temps se vanter de bien parler l’anglais.

Curieux devant cette espèce de double discours face à l’anglais, je me suis amusé à essayer de dresser un portrait de ces Québécois francophones qui doivent parler l’anglais.

Ce n’est pas difficile. Ont besoin de l’anglais ceux qui ont des contacts avec l’univers anglophone. Que ce soit le chauffeur de camion au long cours ou le juge de la Cour suprême, la contrainte est la même : l’anglais est une réalité du travail.

Voyons rapidement les secteurs d’activités où la connaissance de l’anglais est indispensable :

1. Les gens du droit, surtout du droit commercial.
Ici, il va sans dire que juges et avocats ont besoin de l’anglais. Les notaires  beaucoup moins en raison de la nature de leur pratique.

2. Les scientifiques et universitaires
Encore ici, rien à ajouter.  Il y a bien entendu des secteurs où l’anglais joue un rôle plutôt mineur : les sciences littéraires et humaines, par exemple, mais dès qu’on touche des secteurs scientifiques ou techniques, l’anglais est essentiel.

3. La haute finance
Si on peut vivre et fonctionner tout en français dans les finances à un certain niveau, il va de soit que dès qu’on monte un peu dans la hiérarchie des grandes institutions financières, l’anglais va de soi.

4. Les ingénieurs et techniciens
Ici c’est nuancé parce qu’il est tout à fait possible de faire carrière tout en français au Québec, Mais ici encore, dès qu’on touche à la grande entreprise ou au travail à l’international, l’anglais devient indispensable.

On ajoutera ici le secteur de l’informatique qui est totalement par l’anglais.

5. Les journalistes
Pour peu  qu’un journaliste soit appelé à utiliser des sources en anglais ou couvrir les informations de l’extérieur du Québec, l’anglais est indispensable.

6. Le secteur culturel.
Est-ce que les comédiens, les musiciens, les chanteurs, les écrivains et les techniciens du monde culturel ont besoin de l’anglais ? Dans bien des cas, on dira non, mais pour beaucoup de ces gens l’anglais est un atout.  La grande majorité de nos acteurs et combien ne rêvent que de faire carrière dans les deux langues. Et pourquoi pas ?

En ce qui concerne les chanteurs, c’est réglé. Il existe des chanteurs québécois qui ne chantent qu’en anglais. Et que dire de tous ceux qui font des albums en anglais.

Quant aux musiciens professionnels, tant classiques que jazz, la question est réglée depuis longtemps.

7. Les militaires
Malgré le bilinguisme officiel de nos forces armées, il est évident que dès qu’on veut monter un peu dans la hiérarchie, c’est en anglais que ça se passe.

7. Les gens d’affaires
Ici les besoins sont nuancés. C’est une question de marchés. Par contre, il va de soi qu’avec la mondialisation, l’Internet et les médias sociaux, les entreprises sont confrontées plus que jamais à des besoins de communication en langue étrangère, ce qui veut dire avant tout l’anglais.

8. Le secteur touristique
Rien à refire.

Quand on regarde tout ce monde, on constate finalement que pour bien des Québécois, l’anglais est essentiel. Pas forcément le bilinguisme parfait, mais une certaine connaissance de l’anglais.

S’il y une observation majeure que l’on peut dégager, c’est que le besoin de l’anglais augmente avec l’ascension professionnelle.  En fait, c’est comme un phénomène de classe sociale. Plus on veut monter haut, plus l’anglais est essentiel. Dans le monde médical par exemple, la connaissance de l’anglais chez les francophones me paraît fortement liée à la hiérarchie professionnelle. Les spécialistes et les médecins sont tous bilingues alors que les infirmières et le personnel subalterne le sont beaucoup moins.

C’est d’ailleurs, à mon avis, une partie de l’explication de cette hantise de l’anglais. En fait, on n’est pas contre l’anglais. On est contre l’anglais pour tout le monde. Au Québec, on ne veut pas que la masse des gens apprenne l’anglais parce qu’on veut le réserver pour l’élite.  C’est d’ailleurs pour cette même raison qu’on voit d’un mauvais œil l’apprentissage de l’anglais par les immigrants.


Quid de l’usage des terminologies techniques au Québec ?

11 juillet 2012

Retour du Forum mondial de la langue française, je m’arrête l’autre jour au Festival international de jazz de Montréal. À l’entrée du site, deux jeunes gens demandent aux arrivants: S’il vous plaît, ouvrez vos sacs et sacoches, please open your bags and purses.

Je ne peux m’empêcher, sourire en coin, de penser que c’était ça la réalité de l’usage du vocabulaire québécois. Voilà encore une fois la preuve que malgré toutes les oukases et chroniques de langue  correctives depuis plus d’un siècle, le vilain archaïsme sacoche au lieu de sac à main était bien vivant au Québec.

C’est dire donc que sacoche, sac à main et bourse cohabitent, chacun dans son territoire de l’usage. Sac à main est le terme prestigieux, celui de l’usage écrit, de tout ce qui veut du français soigné. Sacoche est le terme le plus répandu dans la langue parlée courante et bourse semble être le terme populaire ou argotique.

Mais qu’en est-il du vocabulaire et technique des Québécois ? Existe-il un phénomène semblable de coexistence de termes techniques de provenances diverses et hiérarchisées dans l’usage ?

C’est avec cette question  en tête que j’ai pris connaissance du numéro de juillet 2012 du magazine L’actualité où on peut lire un article assez élogieux sur le travail des terminologues de l’Office québécois de la langue française. Ce sont ces fonctionnaires qui nous ont donné les nombreux lexiques à caractère technique comme ceux du golfe ou de l’automobile, le Grand Dictionnaire Terminologique, les capsules linguistiques et tous ces néologismes comme clavardage, hameçonnage, dépanneur, étc. que les étrangers ne cessent de remarquer dans le français québécois soutenu et qui rendent notre français plus "pur" que celui de nos cousins européens.

Au Québec, il est important de préciser que le terminologue n’est pas un spécialiste de la création de nouveaux mots pour des réalités nouvelles, mais un traducteur spécialisé dans la traduction de termes techniques anglais.  Précisons.

La création lexicale ou le fait de nommer une réalité nouvelle est une activité spontanée et naturelle de toutes les langues en constante évolution.  Par contre, la traduction terminologique, puisque c’est de cela qu’il s’agit au Québec, est plutôt la recherche ou la création d’équivalents en français de termes anglais.

Les terminologues font des termes qui sont diffusés dans des lexiques que consultent  les gens intéressés. Ici il faut distinguer les registres ou lieux de l’usage. Il est certain que les termes préconisés ou normalisés par l’Office se retrouveront dans les textes de l’Administration, dans les manuels scolaires, dans le langage soigné de Radio-Canada et dans les textes des traducteurs agréés.  Mais qu’en est-il du grand public et même des métiers spécialisés lorsque les gens parlent entre eux et sans la contrainte du bien paraître en public ?

Comment parlent les avocats, les comptables, les motards, les policiers, les golfeurs, les mécaniciens, les informaticiens, les chauffeurs de taxi, etc. entre eux ? Est-ce que les golfeurs du Québec utilisent vraiment la terminologie proposée par l’Office ?

En fait, il existe quatre filières terminologiques dans nombre de domaines techniques et spécialisés. Il y a la terminologie anglo-saxonne qui nous vient par contact avec la documentation technique sous toutes ses formes, la formation en milieu anglophone (rappelons-nous que 30 à 40% des étudiants des universités anglophones du Québec sont des francophones) et le contact avec des homologues anglophones. Ensuite, il y a les traductions ou adaptations spontanées des usagers francophones. Il y a la terminologie européenne qui nous vient également par la documentation et les échanges professionnels. Et enfin, il y a la terminologie officielle, celle, disons, de l’Office québécois de la langue française ou d’une autre institution à caractère officiel.

S’agissant des vocabulaires sportifs, il est évident que toutes ces filières terminologiques ont laissé des traces. Je pense notamment au golfe où la terminologie anglo-saxonne, la terminolgie québécoise populaire et celle de l’Office coexistent.

Mais quid de domaines comme la comptabilité et la finance, l’informatique ou l’automobile ? Force est de constater que nous n’en savons rien, faute d’études scientifiques sur les vocabulaires techniques du Québec.

Il est curieux de constater que malgré toute l’activité terminologique engagée depuis des décennies, ni l’Office ni les milieux scientifiques ne s’intéressent à l’utilisation réelle de la terminologie préconisée.   J’ai bien l’impression que tant que les apparences sont respectées, c’est-à-dire  que la bonne terminologie s’affiche dans les lieux appropriés, l’usage réel dans la langue parlée et dans les jargons professionnels n’intéresse personne.

En fait, il faut dire que nous n’avons très peu d’études scientifiques des vocabulaires québécois spécialisés contemporains en général. À part quelques études à caractère général sur le vocabulaire des jeunes, il n’y a pour ainsi dire rien de comparable à ce qui existe pour l’anglais américain et canadien.

Il faut signaler ici la contribution complètement tombée dans l’oubli du regretté Stanley Aléong du département d’anthropologie de l’université de Montréal, qui a signé dans les années 70 une série d’études fort intéressantes sur des sujets aussi divers que le langage du hockey sur glace, le vocabulaire de l’automobile, la genèse des mots en -othon, l’histoire des mots vente et solde et la naissance du langage CB. On trouvera sur Internet d’ailleurs son article sur la formation du vocabulaire québécois du hockey sur glace. Un superbe travail dont les constatations sont aussi actuelles aujourd’hui qu’il y a presque quarante ans.


Quel avenir linguistique pour l’Afrique ?

1 juillet 2012

On lira dans le journal Le devoir du 30 juin 2012 un compte-rendu d’un entretien avec Abdou Diouf, ancien président du Sénégal et l’actuel secrétaire général de l’Organisation internationale de la francophonie. M. Diof est au Québec dans le cadre du Forum mondial de la langue française qui aura lieu à Québec du 2 au 6 juillet 2012.  Je ne reprendrai pas ici les propos de M. Diouf sur les perspectives glorieuses qui s’ouvrent à la langue française ou les torts causés par l’anglais. Mais je veux revenir encore une fois sur le thème de l’avenir linguistique de l’Afrique. Voici un extrait de l’article :

"« Le français est une langue dont le nombre de locuteurs augmente et qui est très demandée dans le monde entier. Je parle notamment de l’Afrique anglophone, de la Chine, des pays du Golfe. Si tout se passe normalement, à l’horizon de 2050, il devrait y avoir plus de 700 millions de francophones, dont 80 % en Afrique. Cela suppose que l’Afrique ait réalisé sa scolarisation universelle et que sa démographie demeure aussi vivante qu’aujourd’hui. »
Malheureusement, constate Abdou Diouf, les pays francophones et la Francophonie manquent cruellement de moyens pour répondre à cette demande, notamment pour la formation des enseignants."

Pour la énième fois nous entendons cette grande affirmation selon laquelle le grand réservoir des francophone dans l’avenir sera l’Afrique en raison de la forte démographie.
Or, je veux souligner encore une fois que dans ce discours de la francophonie africaine tous azimuts on n’évoque guère le sort des langues africaines. Quid de l’avenir des langues africaines ? Tout se passe comme si on pouvait balayer du revers de la main ces centaines de langues qui, paraît-il, vont soit disparaître soit rester cantonnées dans un rôle de curiosités ethnologiques.

Or, comme j’ai signalé à maintes reprises dans ces pages, rien n’est moins certain. Tout d’abord la montée en puissance de l’anglais et le désamour grandissant entre l’Afrique et la France, le tout au profit des Etats-Unis ou de l’Amérique du nord permettent de douter un tant soit peu de cette marche inexorable vers le tout français en Afrique.

Cependant, le fait le plus important dans l’évolution contemporaine, à mon avis, est l’émergence de véritables langues africaines nationales, d’abord véhiculaires mais également à vocation nationale, c’est-à-dire aptes à remplir toutes les fonctions d’une langue officielle.
Le statut de langue officielle du français n’est pas menacé à court terme, mais gare à l’avenir. M. Abdou Diouf, mieux que quiconque, devrait savoir qu’au Sénégal, jadis le plus francisé et francophile de tous les états africains, est aujourd’hui celui où le français est en train de reculer le plus  devant le wolof, devenu la langue commune de la majorité des Sénégalais et la langue informelle même de l’état.
Est-ce qu’on pourrait envisager le jour où le wolof deviendrait la langue officielle du Sénégal, Certainement dans un avenir prévisible. Mais voici ce qu’en dit Maweja Mbaya,  professeur de linguistique générale et appliquée (anglais et français) et Vice-doyen de la Faculté de Lettres et Sciences Humaines de l’Université Gaston Berger de Saint-Louis au Sénégal (1) à une journaliste québécoise:
Angéline MARTEL
Quel est, à votre avis, l’avenir du français au Sénégal ?
Maweja MBAYA
Le français, la langue officielle du Sénégal, fait face au niveau de l’usage quotidien, à une grande concurrence de la part des langues nationales. Il fait également face, dans le secteur culturel et informel, à la concurrence de la langue anglo-saxonne.
Des études récentes ont montré en effet que la grande majorité des Sénégalais recourent aux langues locales dans les situations informelles, voire même dans certains contextes formels tels que les débats parlementaires ou quelques fois dans l’éducation et l’administration.
Quant à la langue anglaise, elle s’enracine de plus en plus dans le secteur privé et dans les activités culturelles dans ce pays (musique et art). L’anglais est enseigné officiellement à partir de l’école secondaire jusqu’à l’université. Il est aussi enseigné dans plusieurs centres de langues privés qui voient le jour chaque jour à Dakar et dans les grandes villes.
En outre, pour des raisons de manque de motivation et de moyens, le français est mal enseigné et mal appris. Il est aujourd’hui en situation de net déclin par rapport aux années soixante (après les indépendances) où l’engouement vis-à-vis de cette langue était général.
 Angéline MARTEL
Quelle sera donc sa situation demain ?
Maweja MBAYA
Compte tenu du long passé francophone dont jouit le Sénégal et de l’influence française dans ce pays, il est pour le moment difficile de prédire la chute, même à long terme, du français dans ce pays en faveur soit des langues nationales, soit de l’anglais.
Ce qui nous paraît plus ou moins sûr est que le secteur privé continuera encore à être fortement marqué par la présence anglaise et par les langues sénégalaises étant donné l’attitude positive affichée actuellement, par les jeunes surtout, vis-à-vis de ces langues. Pour se maintenir, le français devra de toute évidence compter sur les efforts du mouvement de la Francophonie. C’est d’ailleurs le cas de plusieurs pays africains.
Source: http://www.teluq.uquebec.ca/diverscite/SecEntre/2001/mbaya/mbaya_txt.htm

L’avenir francophone de l’Afrique est loin d’être assuré. Est-ce que 80% des francophone du monde en 2050 seront des Africains ? On verra.


Un serpent de mer

29 juin 2012

C’était à prévoir. La saison estivale des serpents de mer est arrivée dans le journal Le devoir. J’ai toujours dit que lorsqu’on n’a rien à dire, on peut toujours parler de la langue au Québec.  Et surtout pour déplorer l’état lamentable de celle-ci. Si bien que dans Le devoir du 28 juin 2012 on trouve le texte intitulé La réplique – Langue française – Traductions et érosion du français de Louise Brunette, traductrice et professeure au Département d’études langagières de l’Université du Québec en Outaouais.

Comme c’est de mise dans ce genre de texte, la professeure Brunette en a gros sur le cœur, non pas contre l’anglais mais contre les traductions de l’anglais au français. Elle s’attache donc à démontrer combien les mauvaises traductions sont en train de miner le français québécois.

Sous un jour un peu différent, c’est le vieux discours sur le mauvais français des Québécois par rapport à la langue de qualité dont la professeure semble avoir le secret.  Rien de très original Mais j’ai quand même retenu le paragraphe suivant:

Non, en français, on ne cuit pas des gâteaux, on ne vend pas des lumières, les moteurs n’émettent pas des pulsations, on ne donne pas pour titre Shrek 3 à un film, on ne sert pas les entrées après le potage et on ne commence pas un article en donnant les résultats de sa recherche. Tout ça, c’est de l’anglais, à la manière de l’anglais. Tant qu’on traduira dans ce français-là, de cette manière-là, la langue d’ici sera fragile et, conséquemment, trop faible pour porter une identité.

J’adore ce genre de discours autoritaire qui, à mon avis, manifeste surtout le grand désarroi des puristes devant la réalité des usages linguistiques. Pourquoi est-ce qu’on ne vend pas des lumières? Qui peut m’empêcher de donner pour titre Shrek 3 à un film?  Pourquoi est-ce qu’on ne peut pas commencer un article en donnant les résultats de sa recherche?

La professeure Brunette ne donne aucune réponse autre que son observation que tout ça c’est de l’anglais. Est-ce vrai que c’est de l’anglais?  C’est loin d’être certain.. Si on peut appeler une chaîne de radio France 3, pourquoi est-ce qu’on peut pas appeler un film Shrek 3 ? De toute évidence, tout cela se dit et les usagers de la langue française  ne s’en plaignent pas beaucoup

Tous les éléments du discours puriste québécois sont là. Le français est menacé, c’est la faute à l’anglais, le bon français est dans les mains de certaines personnes. Bref, c’est un discours réchauffé qu’on nous sert quand on n’a rien de mieux à dire.


Comment parlent nos juges

19 juin 2012

Un article récent dans la Cyberpresse du 16 juin 2012 m’a fait sortir enfin d’une certaine torpeur langagière dans laquelle j’avais délaissé ce blogue.

Le journaliste nous rapporte les propos d’un juge au palais de justice de Montréal :

Après l’avoir autorisé à témoigner en pantalons courts, le juge Roy a vivement critiqué M. El Masnaoui.
«Ça me dépasse ça. Imaginez-vous que, je sais pas de quel pays vous êtes originaire, mais que j’arriverais habillé comme ça devant un juge chez-vous, comment est-ce que je serais reçu?», lui a asséné le juge Roy, selon une transcription d’un enregistrement audio de la séance. «Est-ce que je serais reçu ou si je serais mis en prison, je le sais pas?.»

Mon attention a été attirée par la construction "mais que j’arriverais."  À mon avis-sans que je sois totalement certain–, il s’agit éventuellement d’un rare exemple de cette locution conjonctive à valeur temporelle "mais que" suivi du conditionnel.

On sait que dans le français québécois populaire la conjonction "mais que" généralement suivi du subjonctif est utilisée au sens de "quand." On dirait, par exemple:

Je t’appelle mais que j’arrive à la maison.
Mais que tu viennes au bureau, fais-moi signe.

Dans l’exemple du juge Roy, l’usage est un peu incertain. Est-ce que le "mais" ici a une valeur oppositive ou est-ce qu’il s’agit bien et bel de la locution "mais que"?  C’est très intrigant dans le langage d’un juge.


Suivre

Recevez les nouvelles publications par mail.