À chaque génération ses anglicismes au Québec

26 septembre 2017

Encore les anglicismes. J’en suis vraiment désolé. C’est plus fort que moi. Non, je dénoncerai pas pour la énième fois la chasse aux anglicismes du Québec. Bien au contraire, je n’ai cesse de répéter que le fait de dénoncer les anglicismes dans les médias contribue à les répandre!

Aujourd’hui le point de départ est une récente entrevue de la Marie-Ève de Villers sur les ondes de Radio-Canada à propos de la nouvelle politique de l’Office québécois de la langue française sur les emprunts et dont j’ai déjà parlé ici. Comme il fallait s’y attendre, Madame de Villers a vivement critiqué la nouvelle politique de l’OQLF à l’égard des anglicismes.

Ce qui m’a frappé c’est lorsque la journaliste Anne-Marie Dussault a demandé à Mme de Villers de définir ce qu’est un anglicisme, cette dernière a sorti une série d’exemples anciens comme muffler, bumper, pâte à dents, siéger sur un conseil d’administration, définitivement, éligible et goaler.

Trois remarques. Premièrement, tous ces anglicismes ont été signalés dans les répertoires d’anglicismes dès les années 60. Évidemment ils remontent bien plus loin et probablement au début du 20e siècle. 1970 est l’année de la première édition du livre de Gilles Colpron Les anglicismes au Québec : Répertoire classifié. Avec ces multiples éditions et remaniement, ce livre va devenir la bible des anglicismes du Québec. La dernière édition portant le nom Le Colpron : Le Dictionnaire des anglicismes date de 1998.

Mme de Villers ayant travaillé comme terminologue à l’Office de la langue française, l’ancêtre de l’OQLF, de 1970 à 1980 connaît sans doute bien l’ouvrage de Gilles Colpron et a probablement connu ce dernier.

Deuxièmement, ces anglicismes sont toujours bien vivants dans le français québécois. Bien sûr on ne les trouvera pas dans les textes à caractère officiel ou dans les documents archi-léchés des institutions prestigieuses comme, disons, le Musée des beaux arts de Montréal. Mais si vous cherchez un peu sur le web, vous en trouverez de nombreux exemples actuels.

Troisièmement, pas le moindre mot sur les anglicismes récents. Je pense par exemple à la grande mutation du vocabulaire au cours de 20 dernières années avec l’arrivée de l’Internet et les nouvelles technologies. LGBT, LOL, BFF, OMG, like, selfie, gig economy, cloud, pop-up, bad-ass.

Ces nouveaux anglicismes ne sont pas de la génération de Mme de Villers. Il faudrait sans doute attendre une autre édition du dictionnaire Le colpron pour intégrer ces néologismes. Et bien sûr, on verra surgir également d’autres commentateurs d’une autre génération pour dénoncer l’état du français et l’invasion des anglicismes.

 

 

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La légitimation de la langue québécoise

25 septembre 2017

Autant le dire tout de go : c’est pas demain la veille que l’Office québécois de la langue française va se transformer en l’Office de la langue québécoise. Tant s’en faudrait. Avec le Ministère de l’éducation, l’OQLF est le grand garde-chiourme du bon parler français au Québec.

La norme selon l’Office québécois de la langue française

Dans cette vision autoritaire de la langue correcte au Québec, il y a une norme – LA norme. Tels l’appellent le français standard. Au Québec cette norme se caractérise, d’une part, par la référence constante au français européen ou international et, d’autre part, par le rejet systématique de l’influence à l’anglais. En outre, il y aurait dans cette norme du français québécois quelques québécismes acceptables, ce qu’on appelait autrefois les canadianismes de bon aloi.

Or il est évident qu’en dehors de cette prétendue norme unique – qui vise essentiellement la langue écrite – il y a la réalité des usages linguistiques très divers surtout de la langue parlée. Bien sûr il y a d’abord les faits de prononciation mais également des faits de discours qui caractérisent le français québécois parlé.

Même dans la langue écrite, il y a de nombreuses références culturelles, historiques et géographiques qui donnent une spécificité à la langue écrite d’ici. Quiconque a travaillé avec des étrangers francophones récemment arrivés au Québec sait combien les mêmes mots peuvent avoir des sens différents pour les uns et les autres.

Naissance de la notion de langue québécoise

Dans tout ça la notion de l’existence d’une langue québécoise n’est pas nouvelle. Faut-il se rappeler que le Dictionnaire de la langue québécoise de Léandre Bergeron date de 1980. Malgré le grand mépris dont a fait l’objet cette oeuvre de la part des dictionnairistes patentés québécois, il reste néanmoins le seul dictionnaire récent qui ait connu un énorme succès commercial et qui, faut-il se le rappeler, se vend encore de nos jours alors que tous les autres dictionnaires commerciaux de langue générale n’ont connu qu’une vie éphémère. Ce même Léandre Bergeron par ailleurs a publié en 1981 une Charte de la langue québécoise.
Je ne referai pas l’histoire sociale de l’évolution des gentilés Canadien, Canadien-français et Québécois, sans oublier Francophone. Disons qu’aujourd’hui on parle de cinéma québécois, de littérature québécoise, de société québécoise, etc. Et pourquoi pas langue québécoise pour désigner la langue d’origine française du Québec ? Après tout, les Catalans parlent catalan, les Français le français, les Russes le russe, les Chinois le chinois, etc. Évidemment, il y a les pays multilingues comme la Suisse, la Belgique ou l’Inde. Et il y a le cas intéressant des États-Unis qui ont fait de l’anglais américain la forme dominante de l’anglais dans le monde.

On a déjà vu des traductions en québécois de dessins animés, de pièces de théâtre, d’extraits de la bible. Évidemment, il y a des gens qui crient enfer et damnation. Le québécois serait synonyme du joual, une langue négligée et anglicisée. Et pendant ce temps-là on assiste à l’étalage à la télévision de toutes les variétés et registres de langue. Que dire de la vague des émissions de téléréalité comme Star Académie, Un souper presque parfait, Loft Story, Occupation double, et le grand hit de l’heure Barmaids ?

Livres pour l’apprentissage du québécois

Rien de bien nouveau jusque là si ce n’est le grand effort de représenter fidèlement la langue parlée. Par contre, ce que je trouve très frappant est la prolifération de livres et sites web pour l’enseignement de la langue dite québécoise sans complexe à des étrangers y compris des francophones. Voici quelques titres parlants :

  1. Les 1000 mots indispensables en québécois. (Marie-Pierre Gazaille, Marie-Lou Guévin), 2011
  2. Dictionnaire des expressions québécoises (Pierre DesRuisseaux), 2009
  3. Le parler québécois pour les Nuls  (Marie-Pierre Gazaille, Marie-Lou Guévin), 2009
  4. Le parler québécois (Claire Armange), 2016
  5. Quebecois-English/English-Quebecois Dictionary & Phrasebook (Renata Isajlovic , Isabelle Martin ), 2002
  6. French Fun: The Real Spoken Language of Quebec (Steve Timmins), 1995
  7. L’essentiel du parler québécois (Josée Simard), 2014
  8. Speak Quebec! (Daniel J. Kraus, Éric Godin), 2014
  9. Québécois (Jean-Charles Beaumont), 2013

Signalons que le 9e titre de cette liste est en fait une méthode d’apprentissage de la célèbre série Assimil. Enfin, ajoutons un autre titre où l’auteur n’a pas choisi d’utiliser le terme québécois.

  1. Learn Canadian French (Pierre Lévesque) 2017

Conclusion: la légitimation du québécois

Il me semble évident que nous assistons à la légitimation de l’idée de langue québécoise. Certes, au début le québécois c’est le français non-normatif, donc on privilégie l’usage argotique et populaire. C’est l’aspect le plus visible. Mais ces livres et sites web ne sont pas que des compilations de blasphèmes et gros mots. Ils se veulent tout simplement le reflet de la manière dont parlent les Québécois. Ces initiatives privées, faut-il se rappeler, répondent à la perception qu’il y a une demande pour ce genre de produits appelés ainsi.

Je me demande ce que pense l’Office québécois de la langue française de cette effervescence autour de la langue québécoise. J’imagine qu’il ne s’en offusque pas outre mesure. L’OQLF est un organisme d’état et n’est nullement sensible aux impératifs de marketing. Son rôle est de diriger et corriger un certain usage et non pas de décrire la langue générale.


On va-tu en finir de parler des anglicismes au Québec ?

19 septembre 2017

Dès qu’il est question du français du Québec, tout débat dérape inévitablement sur deux thèmes incontournables :

  1. La menace constante des anglicismes.
  2. L’état lamentable du français québécois en comparaison avec celui de la France.

Comme je l’ai souligné à satiété dans ce blogue, ces idées reçues remontent au 19e siècle et trouvent largement écho dans les médias d’information encore aujourd’hui.

Aussi voit-on dans le journal Le Devoir ce 18 septembre 2017 un article sur la dernière mouture de la politique de l’Office québécois de la langue française en matière d’emprunt linguistique. Il faut dire que cette nouvelle politique date de janvier 2017 mais on en parle seulement maintenant.

Ne trompons-nous pas, quand on parle d’emprunt ici on parle d’anglicisme. Il n’est nullement question d’emprunts à d’autres langues. A-t-on déjà vu la moindre controverse au sujet des emprunts aux langues autochtones (qui l’oserait aujourd’hui) ou à l’espagnol ?

L’office québécois de la langue française et l’emprunt à l’anglais

Toujours est-il que Le Devoir clame haut et fort « L’OQLF ouvre la porte aux anglicismes ». Outre quelques exemples de mots comme « cocktail », « baby-boom » et « smash » entre autres qui deviennent, soit des mots privilégiés ou des synonymes acceptables, l’article évoque quelques réactions plutôt négatives chez des soi-disant experts.

Si tout cela n’était pas assez, le télé-journal de Radio-Canada du 18 septembre a reçu à ce sujet la vénérable grammairienne Marie-Éva de Villers. C’était d’ailleurs fort intéressant de voir la journaliste, Anne-Marie Dussault, commencer par s’excuser de tous les anglicismes qu’elle allait commettre au cours de l’entrevue.

Quant à l’entrevue, il n’y a rien à redire que les lecteurs assidus de ce blogue ne sachent déjà. Mme de Villers, digne représentante de tout ce qui est défense traditionnelle de la qualité de la langue française au Québec et auteure du Multidictionnaire, a vite fait de dénoncer ce changement d’attitude de l’Office québécois de la langue française.

Détail intéressant, Mme de Villers a trouvé le moyen de donner plusieurs exemples comme bumper, muffler, goal, parmi tant d’autres choses à ne pas dire. Cela me fait toujours rire parce que j’estime que le fait de mentionner ces exemples a comme effet, certainement non désiré de la part de Mme de Villers, de les consolider dans l’usage.

Comme je l’ai dit au début de ce billet, il n’y a rien de nouveau dans ces discussions. On n’a qu’à lire les commentaires en ligne après l’article dans Le Devoir. J’ai toujours l’impression que plein de professeurs de français et traducteurs à la retraite n’ont rien de mieux à faire que de s’égosiller encore une fois sur l’anglicisation galopante de notre langue.

Encore des colloques sur les anglicismes

Si toutes ces discussion stériles sur le péril de l’anglais sentent le réchauffé, je dois rappeler que cette hantise de l’anglais n’est pas l’apanage de la bien-pensance linguistique québécoise. Pas plus tard qu’en octobre 2016 il y a eu à Québec un colloque international de grand prestige sur le thème « LES ANGLICISMES : DES EMPRUNTS À INTÉRÊT VARIABLE? ». Lequel colloque était organisé par Le RÉSEAU DES ORGANISMES FRANCOPHONES DE POLITIQUE ET D’AMÉNAGEMENT LINGUISTIQUES (OPALE).

Je vous fais l’économie de tous les détails du programme que vous trouverez ici

https://www.oqlf.gouv.qc.ca/opale/documents/OPALE-2016_Programme.pdf

Je ne cesse de m’étonner de la créativité des intervenants devant un thème qui, à mon avis, a si peu d’intérêt sur le plan de la science linguistique. Par contre, il y aurait beaucoup à dire sur la sociologie des attitudes langagières et la persistance de cette obsession avec l’anglicisme dans le monde francophone.

Mais si ce n’était pas assez, je vois qu’à l’université de Sherbrooke aura lieu un colloque en mai 2018 sur « La perception actuelle des anglicismes au Québec et dans l’espace francophone ». Je n’en reviens pas. Encore de l’anglicisme. Que va-t-on dire de nouveau sur le sujet ? Voici le titre de la conférence plénière de la professeure Karine Gauvin : « La place de l’emprunt à l’anglais dans la norme du français en Acadie ».

Si j’ai le temps, j’irai assister au colloque pour voir où en sont les chercheurs dans le domaine. Mais je n’ai pas grand espoir.


Sur les mots qui manqueraient au français québécois

13 août 2012

Je l’ai dit et redit à satiété ici: le discours dominant encore aujourd’hui sur le français québécois se construit sur deux idées fondamentales qui n’ont guère changé depuis le milieu du 19e siècle. D’une part, le français québécois est envahi par des anglicismes qu’il faut extirper d’un corps malade. Et d’autre part, le français québécois est inférieur au français hexagonal et devrait se rapprocher de ce dernier en éliminant les régionalismes qui nuisent à la compréhension  internationale.

Que ce soit à l’Office québécois de la langue française, au dictionnaire Franqus, ou à Radio-Canada sous la direction de Guy Bertrand, l’Ayatollah de la langue, le discours va essentiellement dans ce sens.  Je dois cependant dire que les auteurs modernes sont plus tolérants que leurs prédécesseurs et adoptent un langage plus nuancé surtout pour ne pas heurter les sensibilités québécoises au sujet de la prétendue supériorité du français européen.

Tout cela explique pourquoi en matière d’édition sur la langue, les ouvrages que l’on trouve dans le rayon français québécois des grandes librairies  se divisent essentiellement en trois grandes catégories: recueils d’anglicismes, ouvrages de correction et recueils d’expressions québécoises.

C’est dans cette lignée qu’il faut situer deux ouvrages récents (2010)  du professeur Jean Forest de l’Université de Sherbrooke: Le grand glossaire des anglicismes et Le grand glossaire du français de France. Mots et expressions qui font défaut au français québécois.

Tout le monde aura compris le contenu de ces deux ouvrages.  Le plus remarquable, à mon avis, est le sous-titre du deuxième ouvrage: mots et expressions qui font défaut au français québécois.  Mais attention ! Il ne s’agit pas de mots ou expressions pour lesquels les Québécois n’ont pas d’équivalents. Mais que non.  C’est que les équivalents québécois ne sont pas bons.  Voici une description de l’organisation de l’ouvrage :

Le contenu du glossaire est présenté en trois colonnes : la première présente un mot français peu usité chez nous, la deuxième offre la traduction anglaise et la troisième l’expression québécoise généralement employée pour exprimer cette idée. Ainsi, par exemple, on trouvera le mot français «brocanteur», puis sa traduction anglaise «bric-a-brac trader», enfin le mot québécois «antiquaire». Il en va de même pour 14 000 entrées.
http://www.usherbrooke.ca/flsh/accueil/nouvelles/nouvelles-details/article/12825/

Personne n’est dupe. On aura compris que « brocanteur » est supérieur à « antiquaire. »  Il s’agit, sous un titre original et une organisation moderne,  d’un millésime récent d’un de nos bons vieux « corrigeons-nous » dont l’apothéose, à mon avis, reste l’ouvrage de Gérard Dagenais, Le dictionnaire des difficultés de la langue française au Canada.

Enfin, comme on constate souvent dans ce discours sur la supériorité du français de France,  le grand pourfendeur de l’anglicisme au Québec trouve moyen de justifier les anglicismes du français européen. Voici ce qu’en dit le professeur Forest dans l’article cité:
Et que pense Jean Forest de l’usage de plus en plus répandu de mots anglais en France? «Cela s’explique très simplement, répond-il d’emblée. Aurait-on idée de traduire pizza ou macaroni? Non, il s’agit de plats de la cuisine italienne. Pour les Français, les emprunts de mots anglais suivent la même logique. Quand ils reprennent des concepts américains, ils gardent le nom d’origine, comme le marketing, le management, le fast-food. Ils expriment ainsi les réalités américaines qu’ils ont adoptées. Comme Québécois, cela nous choque puisque nous sommes très sensibles aux anglicismes. Ce que je constate, c’est que les Français ne sont pas en train de s’angliciser, mais de s’américaniser!»
Mais nos cousins ne prennent-ils pas souvent un malin plaisir à préférer le mot anglais quand l’équivalent français existe? «Évidemment, les mots anglais prononcés à la française font vendre… c’est le syndrome de Disneyland!» rigole-t-il.
Voilà, tout y est. Rien de nouveau. Plus ça change…
J’avoue que je prends un malin plaisir à lire ces ouvrages.  À mon avis, leur impact sur la langue quotidienne surtout parlée est pratiquement nul, comme c’est le cas de tous ces ouvrages de correction langagière. Mais, comme guide de l’usage québécois, ils sont fort utiles et servent à alimenter cette troisième catégorie d’ouvrages québécois, les recueils d’expressions québécoises.
Comme j’ai évoqué à maintes reprises, il est fascinant de constater que l’anglais nord-américain ne connaît pas ces phénomènes.  On dira que l’anglais est une langue dominante et que le français québécois est une langue dominée. Cela est vrai, mais je persiste à dire que cette absence de cette chape de plomb que constituent toute une infrastructure bureaucratique et une superstructure idéologique autour de la correction langagière donne à l’anglais une liberté d’action et une créativité qui facilitent son rayonnement comme langue à vocation universelle.


Trois jeunes, trois discours sur la langue

27 juillet 2012

Le 26 juillet 2012, 18 h 30. Dans la foulée du Forum mondial de la langue française d’il y a quelques semaines, il y avait sur les ondes de Radio-Canada une discussion entre trois jeunes gens (un Québécois, un Français de passage à Montréal et un Français habitant la Belgique) sur leur rapport à la langue dans la vie quotidienne.

(En passant, je note que dans ce genre de débat, on n’invite jamais les Africains dits francophones qui ont d’autres chats à fouetter que de s’inquiéter de l’avenir de la langue française.)

Bon, il était évident que tout le monde a commencé par déclarer son grand amour du français et l’importance de la langue dans sa vie.

À partir de là, les discours ont divergé. Ce qui m’a vraiment sidéré c’étaient combien le jeune chanteur Québécois  avait intériorisé tout ce vieux discours anti-québécois dont j’ai beaucoup parlé dans ces pages. Bon, il n’était pas contre la langue populaire et les mots du terroir, les québécismes, mais l’ennemi c’était l’anglais et surtout l’anglicisation de la structure du français. « Achaler » est bon, mais « marcher sur la rue » est à proscrire. Et tout ça vient de notre situation de petit peuple menacé dans une mer anglophone.

Évidemment,le représentant québécois n’a pas manqué de souligner combien le français était mieux parlé en France où  l’on dit « les prix s’entendent taxes comprises » et non pas « les prix s’entendent taxes incluses », ce dernier cas étant un exemple flagrant de l’anglicisation de ls structure du français québécois.

Quant au jeune comédien français venu au Québec présenter sa pièce satirique. « Top Management »,  il a pris soin de se distancier de tout un discours anti-langue populaire, anti-jeunes et anti-banlieue pour ensuite parler du renouvellement du français. Le français n’est pas menacé en France. Les anglicismes qui ne cessent d’étonner les Québécois qui débarquent en France sont des phénomènes de mode. Autrefois on disait « je suis surbooké. » Maintenant, on dit « je suis charrette. »

Pour le Français travaillant à Bruxelles mais vivant dans une région flamande, le français n’était pas menacé, mais il devait  coexister avec le flamand. Par exemple, l’interviewé apprenait le flamand parce qu’il  n’était pas question d’utiliser le français de manière officielle dans sa région.

Quant à l’anglais et les anglicismes, le point de vue belge était fort intéressant. L’anglais est une langue neutre entre les trois communautés linguistiques (avec la minorité germanophone.) La publicité, par exemple, était souvent en anglais parce que tout le monde pouvait la comprendre.

Trois contextes géopolitiques, trois discours différents. Chez le Québécois, c’est la défense de la langue dans ses structures. L’anglais est l’ennemi.

Chez le français, c’est le renouvellement de la langue par la créativité des jeunes. La présence de l’anglais est un faux problème.

Chez le Belge, c’est la coexistence avec le flamand qui est le problème, si on doit parler de problème. L’anglais est la langue commune.

Rien de très nouveau dans tout cela, mais c’était amusant d’entendre ces discours dans la bouche de trois jeunes. C’est dire que le contexte social est déterminant. Les obsessions québécoises dominantes s’expliquent par notre histoire. L’anglais est au centre de nos préoccupations, et cela se comprend. Mais tout le monde ne partage pas ce point de vue.


Qui a besoin de l’anglais au Québec ?

23 juillet 2012

Je viens d’entendre en anglais sur la CBC une entrevue avec une journaliste québécoise du journal La Presse. Avant-hier c’était au tour d’un grand avocat francophone de parler en anglais de son travail dans une cause célèbre.

Dans ces deux cas, parmi tant d’autres, les interviewés parlaient un anglais impeccable. Il y avait, bien entendu, quelques imperfections bien mineures, surtout dans la prononciation. Mais ce qui m’étonne toujours c’est combien certains francophones s’expriment si bien en anglais alors qu’il est rare d’entendre des anglophones parler un bon français dans les médias francophones.

Bon, on dira que tout cela n’est pas étonnant parce que c’est en quelque sorte le reflet de l’histoire des rapports de force entre les deux langues. C’est vrai, mais il faut se rappeler qu’il existe tout un discours anti-anglais au Québec.

On dénonce à tire l’arigot l’anglicisation de Montréal, l’affichage commercial en anglais, l’utilisation de l’anglais dans la fonction publique, la présence de cadres unilingues anglophones dans les institutions francophones,  l’apprentissage de l’anglais chez les immigrants, le projet d’enseigner l’anglais intensif aux écoliers, etc. Et si une institution universitaire francophone désire donner des cours en anglais, les pages du journal Le Devoir ne manqueront pas de s’enflammer avec les accusations de lèse-majesté contre la langue française.

Il est pourtant vrai que dans certaines couches de la société québécoise francophone l’anglais est non seulement indispensable mais  fort valorisé. On lira dans les pages brûlantes du Devoir les gens dénoncer les dangers de l’anglicisation et en même temps se vanter de bien parler l’anglais.

Curieux devant cette espèce de double discours face à l’anglais, je me suis amusé à essayer de dresser un portrait de ces Québécois francophones qui doivent parler l’anglais.

Ce n’est pas difficile. Ont besoin de l’anglais ceux qui ont des contacts avec l’univers anglophone. Que ce soit le chauffeur de camion au long cours ou le juge de la Cour suprême, la contrainte est la même : l’anglais est une réalité du travail.

Voyons rapidement les secteurs d’activités où la connaissance de l’anglais est indispensable :

1. Les gens du droit, surtout du droit commercial.
Ici, il va sans dire que juges et avocats ont besoin de l’anglais. Les notaires  beaucoup moins en raison de la nature de leur pratique.

2. Les scientifiques et universitaires
Encore ici, rien à ajouter.  Il y a bien entendu des secteurs où l’anglais joue un rôle plutôt mineur : les sciences littéraires et humaines, par exemple, mais dès qu’on touche des secteurs scientifiques ou techniques, l’anglais est essentiel.

3. La haute finance
Si on peut vivre et fonctionner tout en français dans les finances à un certain niveau, il va de soi que dès qu’on monte un peu dans la hiérarchie des grandes institutions financières, l’anglais va de soi.

4. Les ingénieurs et techniciens
Ici c’est nuancé parce qu’il est tout à fait possible de faire carrière tout en français au Québec, Mais ici encore, dès qu’on touche à la grande entreprise ou au travail à l’international, l’anglais devient indispensable.

On ajoutera ici le secteur de l’informatique qui est totalement dominée par l’anglais.

5. Les journalistes
Pour peu  qu’un journaliste soit appelé à utiliser des sources en anglais ou couvrir les informations de l’extérieur du Québec, l’anglais est indispensable.

6. Le secteur culturel.
Est-ce que les comédiens, les musiciens, les chanteurs, les écrivains et les techniciens du monde culturel ont besoin de l’anglais ? Dans bien des cas, on dira non, mais pour beaucoup de ces gens l’anglais est un atout.  La grande majorité de nos acteurs et combien ne rêvent que de faire carrière dans les deux langues. Et pourquoi pas ?

En ce qui concerne les chanteurs, c’est réglé. Il existe des chanteurs québécois qui ne chantent qu’en anglais. Et que dire de tous ceux qui font des albums en anglais.

Quant aux musiciens professionnels, tant classiques que jazz, la question est réglée depuis longtemps.

7. Les militaires
Malgré le bilinguisme officiel de nos forces armées, il est évident que dès qu’on veut monter un peu dans la hiérarchie, c’est en anglais que ça se passe.

7. Les gens d’affaires
Ici les besoins sont nuancés. C’est une question de marchés. Par contre, il va de soi qu’avec la mondialisation, l’Internet et les médias sociaux, les entreprises sont confrontées plus que jamais à des besoins de communication en langue étrangère, ce qui veut dire avant tout l’anglais.

8. Le secteur touristique
Rien à redire.

Quand on regarde tout ce monde, on constate finalement que pour bien des Québécois, l’anglais est essentiel. Pas forcément le bilinguisme parfait, mais une certaine connaissance de l’anglais.

S’il y une observation majeure que l’on peut dégager, c’est que le besoin de l’anglais augmente avec l’ascension professionnelle.  En fait, c’est comme un phénomène de classe sociale. Plus on veut monter haut, plus l’anglais est essentiel. Dans le monde médical par exemple, la connaissance de l’anglais chez les francophones me paraît fortement liée à la hiérarchie professionnelle. Les spécialistes et les médecins sont tous bilingues alors que les infirmières et le personnel subalterne le sont beaucoup moins.

C’est d’ailleurs, à mon avis, une partie de l’explication de cette hantise de l’anglais. En fait, on n’est pas contre l’anglais. On est contre l’anglais pour tout le monde. Au Québec, on ne veut pas que la masse des gens apprenne l’anglais parce qu’on veut le réserver pour l’élite.  C’est d’ailleurs pour cette même raison qu’on voit d’un mauvais œil l’apprentissage de l’anglais par les immigrants.


Quid de l’usage des terminologies techniques au Québec ?

11 juillet 2012

Retour du Forum mondial de la langue française, je m’arrête l’autre jour au Festival international de jazz de Montréal. À l’entrée du site, deux jeunes gens demandent aux arrivants: S’il vous plaît, ouvrez vos sacs et sacoches, please open your bags and purses.

Je ne peux m’empêcher, sourire en coin, de penser que c’était ça la réalité de l’usage du vocabulaire québécois. Voilà encore une fois la preuve que malgré toutes les oukases et chroniques de langue  correctives depuis plus d’un siècle, le vilain archaïsme sacoche au lieu de sac à main était bien vivant au Québec.

C’est dire donc que sacoche, sac à main et bourse cohabitent, chacun dans son territoire de l’usage. Sac à main est le terme prestigieux, celui de l’usage écrit, de tout ce qui se veut du français soigné. Sacoche est le terme le plus répandu dans la langue parlée courante et bourse semble être le terme populaire ou argotique.

Mais qu’en est-il du vocabulaire et technique des Québécois ? Existe-il un phénomène semblable de coexistence de termes techniques de provenances diverses et hiérarchisées dans l’usage ?

C’est avec cette question  en tête que j’ai pris connaissance du numéro de juillet 2012 du magazine L’actualité où on peut lire un article assez élogieux sur le travail des terminologues de l’Office québécois de la langue française. Ce sont ces fonctionnaires qui nous ont donné les nombreux lexiques à caractère technique comme ceux du golf ou de l’automobile, le Grand Dictionnaire Terminologique, les capsules linguistiques et tous ces néologismes comme clavardage, hameçonnage, dépanneur, étc. que les étrangers ne cessent de remarquer dans le français québécois soutenu et qui rendent notre français plus « pur » que celui de nos cousins européens.

Au Québec, il est important de préciser que le terminologue n’est pas un spécialiste de la création de nouveaux mots pour des réalités nouvelles, mais un traducteur spécialisé dans la traduction de termes techniques anglais.  Précisons.

La création lexicale ou le fait de nommer une réalité nouvelle est une activité spontanée et naturelle de toutes les langues en constante évolution.  Par contre, la traduction terminologique, puisque c’est de cela qu’il s’agit au Québec, est plutôt la recherche ou la création d’équivalents en français de termes anglais.

Les terminologues font des termes qui sont diffusés dans des lexiques que consultent  les gens intéressés. Ici il faut distinguer les registres ou lieux de l’usage. Il est certain que les termes préconisés ou normalisés par l’Office se retrouveront dans les textes de l’Administration, dans les manuels scolaires, dans le langage soigné de Radio-Canada et dans les textes des traducteurs agréés.  Mais qu’en est-il du grand public et même des métiers spécialisés lorsque les gens parlent entre eux et sans la contrainte du bien paraître en public ?

Comment parlent les avocats, les comptables, les motards, les policiers, les golfeurs, les mécaniciens, les informaticiens, les chauffeurs de taxi, etc. entre eux ? Est-ce que les golfeurs du Québec utilisent vraiment la terminologie proposée par l’Office ?

En fait, il existe quatre filières terminologiques dans nombre de domaines techniques et spécialisés. Il y a la terminologie anglo-saxonne qui nous vient par contact avec la documentation technique sous toutes ses formes, la formation en milieu anglophone (rappelons-nous que 30 à 40% des étudiants des universités anglophones du Québec sont des francophones) et le contact avec des homologues anglophones. Ensuite, il y a les traductions ou adaptations spontanées des usagers francophones. Il y a la terminologie européenne qui nous vient également par la documentation et les échanges professionnels. Et enfin, il y a la terminologie officielle, celle, disons, de l’Office québécois de la langue française ou d’une autre institution à caractère officiel.

S’agissant des vocabulaires sportifs, il est évident que toutes ces filières terminologiques ont laissé des traces. Je pense notamment au golf où la terminologie anglo-saxonne, la terminologie québécoise populaire et celle de l’Office coexistent.

Mais quid de domaines comme la comptabilité et la finance, l’informatique ou l’automobile ? Force est de constater que nous n’en savons rien, faute d’études scientifiques sur les vocabulaires techniques du Québec.

Il est curieux de constater que malgré toute l’activité terminologique engagée depuis des décennies, ni l’Office ni les milieux scientifiques ne s’intéressent à l’utilisation réelle de la terminologie préconisée.   J’ai bien l’impression que tant que les apparences sont respectées, c’est-à-dire  que la bonne terminologie s’affiche dans les lieux appropriés, l’usage réel dans la langue parlée et dans les jargons professionnels n’intéresse personne.

En fait, il faut dire que nous n’avons très peu d’études scientifiques des vocabulaires québécois spécialisés contemporains en général. À part quelques études à caractère général sur le vocabulaire des jeunes, il n’y a pour ainsi dire rien de comparable à ce qui existe pour l’anglais américain et canadien.

Il faut signaler ici la contribution complètement tombée dans l’oubli du regretté Stanley Aléong du département d’anthropologie de l’université de Montréal, qui a signé dans les années 70 une série d’études fort intéressantes sur des sujets aussi divers que le langage du hockey sur glace, le vocabulaire de l’automobile, la genèse des mots en -othon, l’histoire des mots vente et solde et la naissance du langage CB. On trouvera sur Internet d’ailleurs son article sur la formation du vocabulaire québécois du hockey sur glace. Un superbe travail dont les constatations sont aussi actuelles aujourd’hui qu’il y a presque quarante ans.